«J'ai suivi le grand art du temps sur les rochers. On
ne peut rien concevoir de plus grand que de copier très
humblement de loin, du coeur de notre terre, les temples entassés,
bâtis, sculptés par tous les bras du vent».
(1)
E.A.Bourdelle
" L 'habit
ne fait pas le moine ! " dit le proverbe à juste titre. Qui
dirait que derrière cet homme affable et souriant, à la
voix douce et calme se cache un sculpteur obsédé et
passionné par la violence du monde. Naturelle ou humaine,
elle est pour lui la source de toute chose.
Les formes qu'il invente naissent toutes du chaos dont il laisse toujours persister
la trace dans ses oeuvres avec ces petits débris noircis, accumulés
et entassés aux angles, aux coins, au coeur ou à l'articulation
de la pièce. De puissantes lignes verticales ou horizontales s'arrachent
de ce magma informe et dessinent sa sculpture pour l'ériger en témoin
poignant mais beau de la brutalité des éléments, vents,
glaciers, volcans ou plaques tectoniques, qui rivalise avec celle, plus tragique,
que déploient les hommes pour réprimer une révolte (cf. Potemkine )
ou se faire la guerre. (cf. la série des " impact fossile " ).
Mais
comme le mouvement, la violence a besoin d'une transposition pour être représentée. D'autant plus qu'elle
n'intéresse pas Jean Suzanne en elle-même. Il la préfère " hors-champs " .
Dans ses oeuvres, elle a lieu avant la sculpture. Ce qu'on en voit,
ce sont que ses traces. Il la laisse en pâture à l'imaginaire
de son spectateur.
Parfois,
elle l'aide à représenter l'irreprésentable
comme la fugacité d'un Météore ou l'impétuosité d' Eole .
Il ne cherche pas alors à déjouer la réalité de
la matière mais plutôt à donner l'idée
de ces phénomènes mouvant en montrant le résultat
destructeur de leur passage. Ses sculptures proposent les images
d'incroyables chocs passés. Car la violence, pour lui, est
un créateur d'objet, dont il sait, en jouant des contrastes
de matière, extirper le Beau pour le porter sur le devant
de la scène et le livrer ainsi à notre émotion.
L'artiste
a commencé sa carrière de sculpteur par
la représentation d'un défi : celui d' Icare à la
pesanteur. Auparavant, dans les années soixante, quelque petites oeuvres
figuratives l'avaient initié à la technique du plomb
fondu.
Avec la série des " Icare " , il entame
une véritable réflexion sur la sculpture, ses thèmes,
ses matériaux et pose les bases de sa propre expression.
Et
comme pour Rodin , dont l' Icare n'est qu'un prétexte à représenter
la perte des illusions, il s'agit pour Jean Suzanne, de figurer une quête
de l'impossible. Son premier Icare a les ailes pétrifiées
et les autres sont trop puissamment rivés au sol pour pouvoir s'envoler.
Il ne nous reste plus qu'à contempler ces paires d'ailes désertes.
L'homme les a quitté pour toujours comme il a quitté la sculpture
de Jean Suzanne.
Contrairement
aux apparences, l'artiste possède un certain
nombre de points communs avec le Maître de "la Porte de
l'Enfer". Comme lui, il aurait sans doute été un
sculpteur symboliste, s'il était né quelques décennies
plus tôt.
Son goût pour la représentation d'idées
(Les " Icare " mais
aussi " Évasion " ), pour les titres énigmatiques
( Astrolabe inertiel ), pour les contes et légendes
médiévaux ( Exalibur ) en aurait fait excellent
représentant de ce mouvement qui, rappelons-le, n'est pas
un style mais plutôt une façon d'exprimer les choses.
Et le spleen baudelairien, si cher à Rodin et aux
symbolistes, chantres de l'écroulement du monde, n'est pas étranger à Jean
Suzanne, cherchant la Beauté dans des vestiges déchiquetés,
tout comme l'auteur des Fleurs du mal, l'avait trouvée dans
le spectacle édifiant d'une charogne.
Et
même si notre amoureux des formes éclatées
ne partage pas complètement l'avis de Rodin , quand
il rappelle dans un entretien les propos de Michel-Ange disant
que "seuls étaient bonnes les oeuvres qu'on aurait pu
faire rouler du haut d'une montagne sans en rien casser ; et à son
avis, tout ce qui se fût brisé dans une pareille chute étai
superflu" (2) (ce qui propose une sculpture plus compacte
et moins hérissée que celle de Jean Suzanne), il a, à la
suite du maître de Meudon , pensé à ramasser
ces morceaux brisés et laissés sur la montagne par Michel-Ange car
jugés sans intérêt.
Mais
même si un pareil goût du fragment relie les deux artistes,
Jean Suzanne est bien un sculpteur du XX è siècle. Les morceaux
choisis par lui sont différents de ceux retenus par Rodin .
Et les pièces de moteur qu'il emploie dans ses sculptures appartiennent
bien à notre époque
; mieux, elles en témoignent.
L'artiste, fils d'ingénieur mécanicien et ingénieur lui-même
pendant plusieurs années, est un familier des machines, mécanismes
et outils variés. Pour lui, ce ne sont pas, comme pour le commun des
mortels, de simples instruments techniques, incompréhensibles et dépourvus
d'âme. Non seulement il connaît le fonctionnement, l'utilité et
l'importance mais il les aime comme des proches. Et c'est parce qu'il souhaite
nous en faire partager la beauté cachée qu'il les inclue au
coeur même de ses sculptures, jouant de leur relief et de leur plasticité.
Et c'est alors que nous rejoignons le futur et la science-fiction,
clé de l'univers de Jean Suzanne qui exprime son pessimisme
sur l'avenir de notre planète. Car ces moyeux et engrenages,
unis à des formes déchiquetées, rouillées,
vieillies ou patinées, se chargent d'histoire pour devenir
les témoins muets de notre civilisation industrielle disparue.
Le sculpteur aime ainsi à s'imaginer en archéologue
du futur, mettant à jour des vestiges qu'il aurait inventé.
C'est
le sens de son oeuvre depuis 1992. Ses sculptures se parent
de noms curieux composés comme les " cadavres exquis " ,
de plusieurs mots dont le rapprochement doit faire naître chez
le spectateur l'image d'un temps lointain et révolu ( Strate Mesoindus,
Astrolabe inertiel, Impact Fossile ...).
Pour
nous aider à comprendre l'ensemble du parcours de cet
artiste il suffit de se fier aux propos de deux de ses illustres
prédécesseurs. L'un d'eux, Brancusi , disait
dans une phrase célèbre, posant les fondements de la
sculpture du XX è siècle : "Ce n'est pas la forme
extérieure
qui compte mais l'essence des choses. Il est impossible à quiconque
d'exprimer quelque chose en imitant la surface extérieure
des choses..." C'est ainsi que Jean Suzanne entend son art dès
ses débuts. Nous l'avons d'abord vu avec Icare et
les oeuvres de cette période (1976-1984) chercher à exprimer
l'essence de l'envol plutôt que de vouloir l'imiter. A partir
de 1985, année cruciale où il abandonne son métier
d'ingénieur pour se consacrer pleinement à la sculpture,
l'artiste poursuit ses recherches et se préoccupe essentiellement
de verticalité et d'élan ascensionnel. C'est l'époque
des Météores ou encore d' Exalibur .
Parallèlement
son vocabulaire de sculpteur mûrit, ses
matériaux et sa technique se diversifient. Le bois et le bronze
sont utilisés plus souvent à côté de l'acier
qu'ils réchauffent de leurs tons de chêne et de miel
et l'on découvre ainsi le raffinement sans cesse plus grand,
déployé par l'artiste dans ses effets de lumière
et de couleur. Puis,
quand Jean Suzanne s'intéresse aux machines
brisées pour évoquer la fin de notre ère industrielle,
quelques fragments de moyeux et d'engrenages lui suffisent.
Enfin,
depuis 1995, la Nature reprend ses droits et inspire à nouveau
l'essentiel de l'oeuvre du sculpteur. Les Moraines et Résurgence,
de leurs masses simplifiées, " par la science et non
par l'ignorance " comme le disait Bourdelle à ses élèves,
traduisent la beauté des phénomènes naturels.
Le
grand sculpteur montalbanais est justement l'autre éclaireur
dont Jean Suzanne foule le territoire natal et esthétique
quelques décennies plus tard en accordant autant d'attention
aux différents plans de ses sculptures. Il les démultiplie,
les sépare ou les réunit jusqu'à obtenir des
effets et un rythme d'un grand raffinement, très perceptible
dans ses sculptures monumentales, telles Météore ou Genises .
Chacune d'entre elles est composée d'une multitude de surfaces
traitée avec un soin égal rappelant cette phrase de
l'auteur de l 'Héraklès archer qui nous servira à conclure
: "Dans la vie des sculptures, un plan superficiel est un incident,
mais un plan profond, constructif est une destinée". (3)
Florence VIGUIER
Conservateur du Musée Ingres Montauban
Notes
(1) Emile-Antoine Bourdelle, dans Maximilien
Gauthier , Les
Gémaux, Bourdelle, 1951
(2) Auguste Rodin, L'art. Entretiens
réunis par Paul Gsell,
Paris, Grasset, 1911
(3) Emile-Antoine
Bourdelle, Écrits
sur l'art et sur la vie, Plon, 1955