Le
parcours de Jean Suzanne est sans nul doute celui d'un nombre
d'artistes de notre époque, en apparence du moins ! Il n'est
bien entendu question ici que du seul parcours initiatique, celui
qui conduit l'homme à l'art, de la figuration à l'abstraction,
dans les premiers temps d'une recherche, dans l 'immédiat passage
de la découverte enseignée à la vie active, créative, de l'affirmation
à la confirmation mature.
Sculpteur depuis
trente-cinq ans - Jean Suzanne avait vingt-deux ans - il
avance avec assurance, dès 1965, dans le sens d'une abstraction forte. Il peint
alors. Mais bien vite cette peinture devient sculpturale,
devient relief. Les plans sortent de la toile, de la matière aux crevasses,
faites de plâtre et de sable. Les surfaces lisses et rugueuses
seront bientôt transposées dans les volumes de sculptures
en mutation perpétuelle, instaurant des rapports de force saisissants entre
le poli et le brut. Ainsi se crée l'image de Jean Suzanne ; une image
qui, jamais, ne se fige. La matière venue des volumes peints
a poussé le peintre à devenir sculpteur.
Polie et brillante, tout autant
que mate et rude, la sculpture s'organise en plans, décalages
et décrochages.
Les lignes médianes qui donnent à l'oeuvre un pouvoir final étonnant,
démultiplient l'aspect gémellaire de pièces qui, avec le
temps, s'enrichissent d'éléments extérieurs. De fait, en
1980, il commence à inclure d'autres "objets",
ou parties de ceux-ci, qui venant de la récupération, vont ouvrir
l'oeuvre sculptée
à une dimension nouvelle, inédite, presque inattendue. Inattendue
oui, car la composition, déjà intelligemment démultipliée,
passe par l'attraction de ruptures horizontales, croisées ou, plus habituellement,
verticales. Mêlées ainsi, la
lumière joue avec elles afin de donner aux volumes choisis la juste
autorité et le charme d'une pudeur retenue.
Besoin d'équilibre et tentation
du mouvement ! Le besoin d'équilibre tient dans la volonté évidente de
l'artiste à créer une sorte de symétrie poétique, alors que le mouvement naît
de ces fractures dont les lignes provoquent une dynamique le plus généralement
ascensionnelle. Ici pas d'agressivité, mais une volonté de douceur, d'apaisement
venue de la vie intérieure, traduite par les contrastes qui forment la
stabilité et l'harmonie.
C'est à travers le dessin
et plus particulièrement le dessin préparatoire que le sculpteur
avance dans une oeuvre efficace. Il aime par-dessus tout se tenir en rapport
constant avec ce dessin et, en fonction de tel ou tel élément d'une
pièce en cours, ou
de telle phase de réalisation, il reprend les études ou esquisses
antérieures
pour mieux aborder, mieux compléter la phase évolutive. Cette
notion de préparation
préalable lui est vital. Mais il ne passe pas seulement par le dessin
: en effet, pour des oeuvres d'envergure, il réalise alors systématiquement
une maquette. Ainsi, je crois, comprend-on mieux la démarche rigoureuse,
attentive et minutieuse de cet artiste raffiné qui aime parfaire à l'extrême
tant l'esthétique
que la réalisation de toute son oeuvre.
Donc, il est normal que se crée
une relation intime et permanente entre le concept, par le graphique,
et l'accomplissement, par l'exécution en volumes. Et s'il intègre
des engrenages, ou autres éléments mécaniques, dans son
oeuvre, c'est autant par simple désir
de cassures esthétiques, de fractures supplémentaires qui animent
les volumes entre eux, que par une indéniable volonté de constituer
une sorte d'archéologie
du futur, par le biais de ce vocabulaire récent. Ces éléments
de rajout sont assemblés, puis entreposés sans désir
immédiat d'utilisation. Ils sont juste
choisis subjectivement, en fonction de leur propre qualité aux yeux
du sculpteur. Ce n'est que plus tard que ces pièces rapportées
seront utilisées ou bien insatisfait,
ira-t-il en chercher d'autres chez le ferrailleur. Il se sert donc dans l'immédiateté
du moment, dans la nécessité créative.
Les pièces soudées
ou pré soudées
entre elles, s'allient à ces rajouts qui s'accumulent au noeud
même de
la sculpture et souvent luttent pour grimper dans l'espace fracturé entre
les deux éléments principaux. Lesquels, finalement, embrochés
par montage précis,
techniquement remarquablement agencés, montrent que, pour lui, la technique
est un sujet permanent d'attention et de réflexion.
Lorsqu'il mêle le bois, à l'acier,
ou l'étain, ou la pierre, il entend bien que ces matières
utilisées s'enrichissent
les unes aux autres, se répondent utilement. C'est pourquoi il
leur donne des formes simples, épurées sur lesquelles la
lumière évolue pour mettre
en valeur les contrastes de plans. Toujours avec cette dualité du lisse
et du rugueux, ces oppositions, ces balancements esthétiques, ces assauts
entre densités
sont autant d'attitudes conçues dans l'esprit de mobilité des
oeuvres, de dialogue entre les pièces qui la compose. Puis, dans un
second temps, le dialogue entre l'oeuvre et son espace, monumental ou non,
s'instaure. Cela se fait sainement, naturellement,simplement, aussi simplement
que les formes elles-mêmes sont
sobres, compréhensibles, élancées, vers le
ciel, dynamisant l'espace.
L'oeuvre de Jean Suzanne force
donc, l'admiration par son intervention puissante dans un contexte aujourd'hui
rare. Son oeuvre, justement reconnue, a été récemment couronnée au japon
par le Prix Henry Moore, consacrant une vie d'amour dédiée à un
langage clair et humain.
Patrick-Gilles
PERSIN 1996
vvCritique
d'Art

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